Potentiel versus exploitation
Au Cameroun, l’accès à l’électricité reste un défi majeur. Malgré d’importantes subventions publiques et un vaste potentiel hydroélectrique, seulement 71 % de la population a accès à l’électricité, et le coût figure parmi les plus élevés de la région.
La moyenne nationale masque une fracture profonde. En zone rurale, 75 % de la population reste sans électricité, alors même que beaucoup vivent à proximité du réseau. Sur le plan des raccordements, moins de 14 % des ménages ruraux sont connectés, contre 57 % en zone urbaine. Précisons que l’accès est ici défini au sens large : un ménage disposant d’une ampoule allumée est comptabilisé comme ayant accès à l’électricité.
Le contraste est dès lors énorme lorsqu’on se penche sur le potentiel énergétique dont le pays dispose. Les potentiels solaire et hydroélectrique du Cameroun sont estimés respectivement à 89,25 TWh et 19,7 TWh. Pourtant, en 2024, le solaire ne représentait que 30,83 MW sur une capacité installée totale de 1 562 MW, soit moins de 2 %. L’hydroélectricité, elle, pèse 959,6 MW de cette capacité installée.
Comment, dès lors, expliquer cette situation d’inélectrification ? Et surtout, si une part considérable du potentiel existant demeure inexploitée, est-il cohérent d’envisager d’ajouter une forme d’énergie supplémentaire et de loin la plus exigeante au mix national ?
Une question posée par le contexte énergétique mondial
L’ambition camerounaise ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un mouvement mondial de réhabilitation de l’atome comme énergie de transition.
À la COP28 de Dubaï, en décembre 2023, vingt-deux pays de quatre continents se sont engagés à tripler leur capacité nucléaire installée d’ici 2050, une première pour une conférence climat. Le Ghana figurait parmi les signataires. La déclaration reconnaît le rôle clé du nucléaire pour atteindre la neutralité carbone en 2050 et maintenir l’objectif de 1,5 °C à portée de main.
Un point de cette déclaration intéresse directement les pays africains : les signataires appellent les actionnaires des institutions financières internationales, comme la Banque mondiale, à inclure le nucléaire dans leurs financements. C’est précisément le verrou qui bloque l’accès des pays en développement à cette technologie.
La dynamique s’est confirmée depuis. En mars 2026, la France a accueilli à Paris le deuxième sommet mondial sur l’énergie nucléaire civile, en liaison étroite avec l’AIEA, après celui de Bruxelles en 2024. Poser la question du nucléaire est donc, en soi, légitime. Reste à savoir ce qu’elle exige.
Le Cameroun, pourtant familier du nucléaire
Le pays n’est pas un nouveau venu dans le secteur. Il est membre de l’AIEA depuis plus de soixante ans, avec une présence constante aux assemblées générales. Le Dr Madeleine Tchuinte est une habituée de ce rendez-vous diplomatique, ayant déjà conduit la délégation camerounaise lors des 60ème, 67ème et 68ème sessions de la Conférence générale, et le Cameroun est membre actif du Programme régional de coopération pour l’Afrique en science et technologie nucléaires (AFRA).
L’État coopère avec l’Agence sur de nombreux projets dans les applications non énergétiques : médecine nucléaire, radiothérapie, agriculture, industrie, radioprotection. L’assistance technique de l’AIEA lors de l’épizootie de grippe aviaire de mai 2016 ou la formation spécialisée de nouveaux radiothérapeutes et manipulateurs à l’hôpital général de Douala en sont quelques exemples.
Le pays a également accueilli plusieurs missions d’évaluation. Plus récemment, la ministre a mis en avant à Vienne l’impact du décret de février 2026 régissant les activités impliquant des rayonnements ionisants.
Sur le papier, le Cameroun est donc un État engagé. Mais être familier du nucléaire et être prêt pour l’électronucléaire sont deux choses radicalement différentes.
L’électronucléaire, un secteur exigeant
Utiliser des sources radioactives en radiothérapie, en agriculture ou en contrôle industriel relève d’un cadre réglementaire et de compétences sans commune mesure avec l’exploitation d’un réacteur de puissance. Les premières se gèrent à l’échelle d’un service hospitalier ou d’un laboratoire ; la seconde engage un État sur un siècle, de la construction au démantèlement et à la gestion des déchets.
L’AIEA a formalisé cet écart. À travers son approche par jalons (Milestones Approach), l’Agence accompagne une trentaine de pays « primo-accédants » en Afrique et dans le monde dans la mise en place des infrastructures nécessaires à un programme électronucléaire sûr, sécurisé et durable. Cette approche couvre dix-neuf domaines : cadre juridique, autorité de régulation indépendante, réseau électrique, financement, ressources humaines, gestion des déchets, participation du public ; et se déroule en trois phases avant même la pose de la première pierre, ou plutôt la première coulée de béton.
La question n’est donc pas de savoir si le Cameroun connaît le nucléaire. Elle est de savoir où il se situe sur ce chemin-là. Et sur ce point, trois indicateurs méritent examen : sa présence aux rendez-vous opérationnels du secteur, son appareil de formation, et l’état de ses infrastructures.
Omniabsence du Cameroun aux grands rendez-vous du nucléaire
Pour la seule année 2026, le nucléaire a rythmé l’agenda international, avec huit rencontres majeures dont trois organisées en Afrique et portées par des pays africains : ICONE au Kenya, NEISA au Rwanda et USANES au Ghana. Des thèmes allant de l’introduction du nucléaire face aux contraintes climatiques au développement des ressources humaines, en passant par l’option des petits réacteurs modulaires (SMR) et les voies de financement.
Et le Cameroun dans tout cela ? Il se montre aux rendez-vous diplomatiques et institutionnels, mais reste invisible aux sommets opérationnels, ceux du développement, du déploiement et du financement ; ou serait-ce une absence de communication ?
Éducation : une seule porte d’entrée
Un programme électronucléaire repose avant tout sur des hommes et des femmes formés. Sur ce point, l’état des lieux camerounais est préoccupant.
Sur les huit universités d’État que compte le pays, sans compter les instituts privés, une seule (l’Université de Yaoundé 1) propose une formation en physique nucléaire, dosimétrie et radioprotection accessible au niveau Master.
Le paradoxe est visible dans l’industrie existante. Les secteurs industriel, minier et pétrolier camerounais utilisent déjà des sources radioactives pour les essais et contrôles non destructifs. Mais l’application de ces techniques, et même la formation à ces techniques, passe par l’importation de sous-traitants étrangers. Une association camerounaise pour les essais non destructifs existe pourtant, mais la traçabilité de ses activités est quasi inexistante.
Deux angles morts aggravent le tableau. D’un côté, aucun recensement de la diaspora. Des Camerounais travaillent dans l’industrie nucléaire à l’étranger, mais aucun dispositif ni projet de dispositif de suivi ou de sondage public ne permet de savoir de quelles compétences le pays dispose réellement. De l’autre, aucun dispositif d’attraction. Si le Cameroun devait recruter demain pour cette industrie, rien n’est encore prévu pour mobiliser cette expertise.
La gouvernance face au procès des délais
En parcourant les commentaires sur la toile médiatique camerounaise, on voit que la réserve principale ne porte pas en premier sur la technologie, mais sur l’administration d’une installation d’une telle envergure. Et cette inquiétude n’a rien d’irrationnel.
La construction d’une centrale, dans les meilleures conditions, s’étale sur une quinzaine d’années, et les dérapages de coûts et de délais y sont la règle plutôt que l’exception, même chez les plus aguerris. L’EPR français de Flamanville, livré avec douze ans de retard et une facture multipliée par plusieurs, en reste l’exemple le plus parlant. Si un pays doté de 56 réacteurs et d’une industrie mature trébuche à ce point, que dire d’un primo-accédant ?
Le précédent camerounais, lui, ne rassure pas davantage. Les retards à répétition sur des chantiers hydroélectriques, ou sur les infrastructures routières et sportives, concernent pourtant des projets bien moins exigeants qu’une centrale. L’opinion en tire une conclusion simple, et difficile à lui reprocher.
Infrastructures : produire ne suffit pas, il faut transporter
C’est sans doute l’obstacle le plus concret, et le moins discuté. Produire de l’électricité, c’est aussi savoir l’acheminer là où on en a besoin.
En 2022, le Plan de redressement du secteur de l’électricité au Cameroun (PRSEC) 2023-2027, élaboré dans le cadre de l’initiative Mission 300 (« donner accès à l’électricité à 300 millions d’Africains »), soulignait sept domaines prioritaires, dont le deuxième est un réseau de transport résilient. Avec une date limite qui pointe déjà le bout de son nez, les faits parlent d’eux-mêmes. Les coupures restent fréquentes au Cameroun, même dans les deux capitales Yaoundé et Douala, et elles ne tiennent pas qu’au manque de production. Le constat se fait très souvent lors des premières grandes pluies : le vent sur des lignes fragilisées suffit à plonger des quartiers dans le noir.
Alors que le pays vise un accès universel ainsi que 3 000 MW installés d’ici 2030, une question se pose. Si ce réseau peine déjà à évacuer de façon fiable les 1 562 MW actuellement installés, comment absorberait-il la production d’une centrale nucléaire de 600 MW additionnels ? Ce n’est pas un détail de confort, mais une exigence de sûreté. Un réacteur de puissance exige un réseau capable de tenir sa production en continu et d’encaisser un arrêt brutal sans s’effondrer.
Alors, prétention réelle ou réelle prétention ?
Rappelons-le : il s’agit d’une étude de faisabilité. C’est précisément son objet que de déterminer si, oui ou non, le pays est en mesure de se lancer dans un chantier de cette envergure. Si l’ambition du Cameroun est réelle, il serait judicieux que cette étude de faisabilité annoncée intègre et corrige en amont l’ensemble des points soulevés ici.
Il faut aussi reconnaître ce que l’ambition a de légitime. Malgré les ressources hydroélectriques et solaires dont dispose le pays, la croissance des besoins énergétiques, accélérée par la numérisation, l’intelligence artificielle et les contraintes climatiques font qu’un État qui se veut souverain sur le long terme devra tôt ou tard envisager l’électronucléaire dans son mix. Poser la question aujourd’hui vaut mieux que la découvrir dans vingt ans. Un accompagnement explicite de l’AIEA dans la conduite de cette étude de faisabilité apporterait sans doute un surcroît de crédibilité à cette prétention.
Un point positif pourrait cependant réjouir le cœur des Camerounais : vu la rigueur qu’exige la mise en place d’un tel programme, cette ambition est peut-être précisément ce qui poussera le pays à achever les projets en attente et à remettre ses différents secteurs en marche. Dans ce cas, même une centrale qui ne verrait jamais le jour aurait servi à quelque chose.






