Les liens diplomatiques se resserrent entre le Cameroun et l’Allemagne. La place Marthe Ndumbé a été inaugurée le 18 octobre 2025 à Berlin, la capitale. Un geste qui enrichit les relations qui unissent le gouvernement camerounais et les autorités allemandes depuis des décennies, des relations qui n’ont pas toujours été cordiales.
À la faveur de cette inauguration, nous sommes en droit de nous poser quelques questions : Que représente l’Allemagne pour le Cameroun ? Quels sont les liens qui ont uni ces deux États dans le passé ? Pour répondre à ces questions, nous ferons un saut dans le passé afin de comprendre les relations entre le Cameroun et l’Allemagne, et voir ce qu’il en est aujourd’hui.
Le passé : Allemagne-Cameroun, le protectorat.
L’histoire entre l’Allemagne et le Cameroun débute lors de la colonisation. La colonisation allemande du Cameroun s’inscrit dans le cadre plus large du « partage de l’Afrique », amorcé à la fin du XIXᵉ siècle, à la suite de la Conférence de Berlin (1884-1885). Les puissances européennes se sont alors partagé le continent africain sous couvert de missions dites « civilisatrices ».
Le 12 juillet 1884, le consul allemand Gustav Nachtigal, mandaté par le chancelier Otto von Bismarck, signe un traité de protectorat avec les chefs Douala King Bell (Ndumb’a Lobe) et King Akwa (Dika Mpondo Akwa). Ce document marque la naissance officielle du Kamerun, colonie de l’Empire allemand.
L’Allemagne consolide son contrôle sur le Cameroun par une administration efficace dirigée par des gouverneurs tels que Jesko von Puttkamer et Theodor Seitz, une économie d’exploitation reposant sur les plantations coloniales (banane, cacao, caoutchouc) autour de Douala, Victoria (Limbe) et Buea, et une infrastructure solide : routes, chemin de fer Douala-Yaoundé en construction, postes militaires à Garoua, Mora, Kribi et Ebolowa.
La guerre au Cameroun.
Le système reposait sur une armée coloniale réduite, la Schutztruppe, composée d’environ 1 800 soldats (dont la majorité était camerounaise). En août 1914, l’Europe entre dans la Première Guerre mondiale, opposant les puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman) aux Alliés (France, Royaume-Uni, Russie, puis États-Unis).
L’Afrique devient immédiatement un champ de bataille secondaire. Le Kamerun, colonie allemande riche en cacao, huile de palme, caoutchouc et ivoire, attire les convoitises des Français (présents au Congo et au Tchad) et des Britanniques (présents au Nigeria voisin). Le Cameroun finit par devenir un théâtre d’affrontements coloniaux : les Alliés attaquent depuis les colonies voisines, et le territoire se retrouve encerclé sur tous les fronts.
Le gouverneur Karl Ebermaier et le commandant militaire von Zimmermann ordonnent la mobilisation de la Schutztruppe. Les Allemands établissent leur quartier général à Jaunde (Yaoundé), mieux défendable que Douala, située sur la côte. Ils recrutent des soldats camerounais et mobilisent la population locale pour la logistique. Bien que coupés de toute aide extérieure, les Allemands mènent une guerre de résistance remarquable, soutenus par des Askari camerounais loyaux.
Les Alliés prennent Édéa en octobre 1914 et Yaoundé en janvier 1916. Malgré leur bravoure, les forces allemandes sont épuisées, affamées et décimées par la maladie. En février 1916, environ 2 000 Allemands et Africains fidèles franchissent la frontière et trouvent refuge en Guinée espagnole (actuelle Guinée équatoriale), à Rio Muni, territoire neutre. Ils y sont désarmés et internés par les autorités espagnoles jusqu’à la fin de la guerre. C’est la fin effective de la présence allemande au Cameroun. Après leur départ, les troupes françaises et britanniques se partagent le contrôle du territoire.
Un passé représentatif : Les figures emblématiques camerounaises de l’histoire allemande (1884-1916).
De 1884 à 1916, le Cameroun connaît une administration coloniale marquée par de nombreux abus : expropriations des terres, exploitation économique à travers les plantations et concessions, répression violente des résistances locales, construction d’infrastructures (routes, voies ferrées, postes militaires, écoles missionnaires). Dans ce contexte de domination, plusieurs figures camerounaises émergent par leur capacité de résistance ou de collaboration.
Les grandes figures de la résistance.
1. Rudolf Douala Manga Bell (1873-1914).
Né à Douala dans la famille Bell, Rudolf Douala Manga Bell est le fils du chef Lock Priso. Il reçoit une éducation occidentale, fréquente les missionnaires allemands et maîtrise parfaitement la langue et la culture du colonisateur. Au début du XXᵉ siècle, les autorités allemandes envisagent d’exproprier les Douala de leurs terres ancestrales situées sur les rives du Wouri, afin d’y établir une zone réservée aux Européens. Manga Bell s’oppose vigoureusement à ce projet, estimant qu’il viole les termes du traité de 1884 signé avec ses ancêtres. Il rédige des lettres de protestation adressées au Reichstag et au gouvernement impérial allemand à Berlin. Accusé à tort de complot contre l’autorité coloniale, il est arrêté, jugé sommairement et pendu à Douala le 8 août 1914, en compagnie de son secrétaire Ngosso Din. Rudolf Douala Manga Bell devient le symbole de la dignité africaine face à l’injustice coloniale. Son martyre marque l’éveil du nationalisme camerounais.
2. Martin-Paul Samba (vers 1875-1914).
Né à Ebolowa, dans la tribu des Bulu, Martin-Paul Samba est recruté très jeune par les Allemands comme soldat auxiliaire. Il est ensuite envoyé en formation militaire en Allemagne, où il devient officier. À son retour, il occupe des postes de confiance dans l’administration coloniale. Confronté aux abus de l’administration allemande (travaux forcés, humiliations, exactions), il change de position et tente de rallier les populations du Sud à une insurrection nationale contre le pouvoir allemand. Il établit des contacts secrets avec les forces françaises du Congo, espérant leur appui. Dénoncé, il est arrêté, jugé pour trahison et exécuté à Ebolowa le 8 août 1914, le même jour que son ami Manga Bell. Il incarne la résistance éclairée, celle d’un homme formé par le colonisateur mais révolté contre son injustice.
Les figures de Collaboration et d’intermédiation.
1. Charles Atangana (vers 1880-1943).
Issu du peuple Ewondo, Atangana bénéficie de l’éducation missionnaire allemande à la mission Pallottine de Kribi. Doué et discipliné, il devient interprète, secrétaire, puis chef supérieur des Ewondo et Bene. Il joue un rôle d’intermédiaire politique et culturel entre les Allemands et les populations du Centre, contribuant à la construction de Yaoundé. En 1911, il est nommé chef supérieur par les autorités coloniales. Pour certains, il est un collaborateur du colonisateur ; pour d’autres, un homme pragmatique qui a su protéger son peuple.
2. King Bell (Ndumb’a Lobe Bell) et King Akwa (Dika Mpondo Akwa).
Ces deux chefs Douala jouent un rôle déterminant dans la signature du traité de protectorat du 12 juillet 1884. King Bell représente la faction Bell de Douala, King Akwa, la faction Akwa. Ils cherchent à garantir la sécurité commerciale de leurs peuples face aux pressions britanniques. Ils croient, à tort, que le protectorat allemand serait un partenariat économique, et non une annexion. Très vite, ils déchantent : l’administration allemande impose ses lois, limite leur pouvoir et s’approprie leurs terres. Leur signature du traité reste un moment fondateur et controversé de l’histoire nationale.
3. Essomba Maleka et Zibi (chefs Ewondo).
Ces deux chefs du Centre camerounais accompagnent activement les Allemands dans la pacification de la région et la construction de Yaoundé. Essomba Maleka soutient la mission allemande dans la mise en place de l’administration coloniale, tandis que Zibi, chef des Mvog-Betsi, facilite la pénétration allemande dans la forêt équatoriale. Leur collaboration permit la fondation des premières infrastructures dans la région centrale.
Des liens pérennisés : L’inauguration de la place Marthe Ndumbé.
La place Marthe Ndumbé a été inaugurée en Allemagne le 18 octobre 2025 dans la ville de Berlin. Un geste très symbolique des autorités allemandes qui vient renforcer les relations qui ont lié et qui lient le Cameroun à l’Allemagne depuis des siècles.
L’histoire de Marthe Ndumbé.
Martha Ndumbé est née le 27 juillet 1902 à Berlin, fille de Dorothea Grunwaldt, originaire de Hambourg, et de Jacob Ndumbe, un Camerounais de Douala. Son père arriva en Allemagne en 1896 pour participer à la Première Exposition coloniale allemande à Berlin. Jacob faisait partie des 106 personnes venues des colonies allemandes exposées dans le parc de Treptow.
À la fin de l’exposition, Jacob décida de rester à Berlin. Il suivit une formation de forgeron et fonda une famille avec Dorothea. Lorsque Martha naquit, les Ndumbe vivaient au 133 Schönhauser Allee. L’enfance de Martha fut difficile : son frère Alfred mourut en bas âge. La famille, en grande précarité, dut déménager plusieurs fois. La demande de naturalisation de Jacob fut rejetée. En 1910, alors que Martha avait environ 8 ans, ses parents se séparèrent.
Sa mère retourna à Hambourg et, comme Jacob ne pouvait subvenir à ses besoins, Martha fut confiée à un couple allemand, les Steidel, amis de la famille. Jacob, malade, fut interné en 1918 à l’hôpital psychiatrique de Dalldorf, où il mourut en 1919. Martha n’avait alors que 16 ans. Peu après, elle eut une fille, Anita, qui mourut avant son premier anniversaire.
À la fin des années 1920 et 1930, la situation des personnes noires en Allemagne se dégrada avec la montée du racisme et du nazisme. Exclue des écoles et du marché du travail, Martha survécut en exerçant divers métiers, dont la couture, puis la prostitution. Elle épousa en 1932 un Berlinois, Kurt Borck, relation marquée par la violence et la pauvreté.
En 1937, Martha trouva le courage de dénoncer son mari à la police. Il fut emprisonné, et le couple divorcé en 1938. Sous le régime nazi, en tant que femme noire et considérée « asociale », elle fut arrêtée à plusieurs reprises. En 1943, elle vivait rue Max-Beer (alors Dragonerstraße). Condamnée pour vol, elle fut emprisonnée, puis déportée le 9 juin 1944 au camp de concentration de Ravensbrück, où elle mourut le 5 février 1945 à l’âge de 42 ans, officiellement de tuberculose.
Sa mère Dorothea demanda réparation dans les années 1950, mais sa requête fut rejetée. L’État refusa de reconnaître les souffrances de Martha, étiquetée « asociale ».
Un autre exemple : La place Rudolf Douala Manga Bell.
La place Rudolf Douala Manga Bell a été inaugurée le 7 octobre 2022 à Ulm, dans le sud de l’Allemagne. Cet acte s’inscrit dans une logique de reconnaissance du passé colonial allemand au Cameroun et d’hommage à un martyr africain.
C’est à Ulm que Manga Bell avait étudié le droit à la fin du XIXᵉ siècle, envoyé par son père, le roi Auguste Douala Ndumbe Bell, pour mieux maîtriser la langue des colons. Malheureusement, après son retour au pays, il fut arrêté en mai 1914, jugé, condamné et pendu le 8 août 1914 pour « haute trahison ».
Un sentiment de joie.
Pour les Camerounais vivant en Allemagne, cette inauguration de la place Marthe Ndumbé est un symbole de reconnaissance, tant pour cette figure emblématique que pour le Cameroun tout entier.
Aujourd’hui, l’Allemagne est devenue une terre d’accueil pour de nombreux Camerounais. D’après les chiffres de l’OIM, environ 30 000 Camerounais vivent en Allemagne et participent depuis l’étranger au développement économique du Cameroun.
Naturalisation des places et monuments au Cameroun : une nécessité ?
Il y a 65 ans, le Mpodol Ruben Um Nyobé, sommet du nationalisme camerounais, fut assassiné près de Boumnyebel, dans le village de Libel Li Ngoy. Cet homme exceptionnel a marqué son temps par une lutte noble et digne pour la libération de son peuple soumis au colonialisme et à l’impérialisme français. Um s’est battu contre l’injustice et l’oppression jusqu’au sacrifice suprême. Ils sont nombreux comme lui à avoir tout donné pour la patrie.
Serge Aimé Bikoi constate que, malgré la promulgation d’une loi en 1991 reconnaissant certains héros nationaux, il n’y a pas eu de mesures concrètes pour honorer leur mémoire. Il souligne que l’histoire des nationalistes camerounais est souvent omise des programmes scolaires, contrairement à d’autres pays africains qui ont dédié des rues, des universités et des places à leurs héros.
La phobie des héros nationaux entretenue par le régime de Yaoundé.
Depuis des décennies, la loi reconnaissant nos héros nationaux n’a jamais été véritablement appliquée. Plus d’un demi-siècle après leur disparition, Martin-Paul Samba, Ruben Um Nyobé, Félix-Roland Moumié, Ernest Ouandié, Abel Kingué, Ossendé Afana, Paul Soppo Priso, et bien d’autres n’ont pas bénéficié d’une reconnaissance particulière.
L’histoire de la décolonisation montre que la plupart des leaders indépendantistes africains ont fini par gouverner leur pays, sauf au Cameroun, où les autorités coloniales ont préféré coopter ceux qui soutenaient le maintien de la tutelle française. Cela explique sans doute le désintérêt, voire la phobie, entretenus envers nos héros nationaux.
Avec la réforme universitaire de 1990, les universités camerounaises portent les noms des villes d’implantation, sans hommage aux pères de la Réunification. À l’inverse, d’autres pays africains ont su honorer leurs figures historiques : Cheikh Anta Diop au Sénégal, Abomey-Calavi au Bénin, Makerere en Ouganda, Nnamdi Azikiwe au Nigeria, Omar Bongo au Gabon ou Marien Ngouabi au Congo.
Rendre hommage à des figures historiques permet de faire vivre à jamais leur mémoire. L’Allemagne, en plus de ses propres figures emblématiques, rend hommage à celles des autres nations.










